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L’évangile inconnu

Il s’éleva aussi parmi eux une dispute pour savoir lequel d’entre eux devait être estimé le plus grand. Jésus leur dit : « Les rois des nations dominent sur elles, et ceux qui leur commandent sont appelés Bienfaiteurs. Pour vous, ne faites pas ainsi ; mais que le plus grand parmi vous soit comme le dernier, et celui qui gouverne comme celui qui sert. Car quel est le plus grand, de celui qui est à table, et de celui qui sert ? N’est-ce pas celui qui est à table ? Et moi, cependant je suis au milieu de vous comme celui qui sert. » Luc.22.24-28 (cf Jn.13)

Ces trois versets de Saint Luc fixent, avec quelques autres sentences de l’Evangile, le statut de l’Autorité dans l’Eglise. Ils valents la peine qu’on s’y arrête. C’est un moment solennel : Jésus vient de se mettre à table pour la dernière fois,« cette nuit où Il était livré ». Quatre jours plus tôt, Les Rameaux, Jésus a failli prendre le pouvoir, du moins les apôtres le croyaient et surtout Judas. Ce dernier d’ailleurs en sera scandalisé jusqu’au point de livrer bientôt son Maître : comment être parvenu si prêt du but et avoir soi-même tout fait pour rater son coup en se retirant à Béthanie … !

Reste que les apôtres sont encore pétris de cette espérance terriblement humaine et pour longtemps encore, puisqu’encore vivace le jour de l’Ascension : « est-ce maintenant que vous allez restaurer le trône d’Israël … ». Aussi, et sans comprendre la solennité pathétique de cette dernière Cène, il s’élève une dispute parmi eux pour savoir qui serait le plus grand. Comprenez : Jésus devenu roi d’Israël, grimpé sur le Trône de David son ancêtre, qui d’entre eux occuperaient les meilleurs portefeuilles ? Bref, une pitoyable querelle à la Sarko-Villepin et consort.

Jésus, qui a déjà dû mettre les points sur les “i” plusieurs fois à ce sujet « Je ne suis pas venu pour être servi mais pour servir » parce que déjà les apôtres avaient eut semblables conversations, passe à l’action. Les paroles ne suffisent plus, du moins si les actes ne précèdent.

C’est là qu’il faut évidemment placer le lavement des pieds (Jn .13) et les paroles de Jésus apportées en Luc 22.24-28, quand il se rhabille dans le plus grand silence, on l’imagine. Elles ont exactement la même portée que celle de Saint Jean juste après le lavement des pieds : « je vous ai donné l’exemple afin que, comme je vous ai fait, vous fassiez de même ». Saint Jean n’a pas rapporté les paroles de Saint Luc, toujours préoccupé de la grandeur infinie de Jésus : « vous m’appelez Maître et Seigneur et vous avez raison. Je le suis ».

Mais Saint Luc a sans doute le propos exact et exhaustif de cette magistrale leçon d’humilité. Vous êtes comme des païens, le gouvernement chez eux est comme cela ; les « rois des nations gouvernent sur elles en Maîtres et ceux qui les asservissent sont appelés leurs bienfaiteurs ». Autrement dit, plus ces chefs là serrent la vis, oppriment, font peser leur autorité, plus ils sont respectés … et même c’est cette sévérité qui les recommande à l’estime des oppressés … ils sont appelés (ils s’appellent peut-être eux-mêmes) des bienfaiteurs. Quelle cruelle ironie.

Ce ne sera pas comme ça chez vous, dit Jésus. Un point c’est tout ! Le plus grand doit y être le dernier, et celui qui gouverne comme celui qui sert. L’argument donné par Jésus est unique et simple : j’ai fait comme cela, vous devez faire comme moi. Je suis au milieu de vous comme celui qui sert. Et qu’on ne croit pas que cette phrase ne vise la scène du lavement des pieds. Toute la vie de Jésus a été ce service continuel et inlassable des apôtres et des disciples.

A-t-il abandonné une parcelle de sa formidable autorité ? Loin de là, dirait Saint Paul Le « Fils du Dieu Vivant » confessé par Saint Pierre et qui reviendra sur les nuées du Ciel pour juger vivants et morts, y a encore gagné cette marque sublime et exquise du prestige, quasi indéfinissable, de celui qui gouverne avec « cette secrète ardeur du dévouement » dans laquelle se mélangent, comme dans un parfum rare, la complicité , l’attention, le zèle, la bonté, la peine à devoir exiger, la joie à encourager et finalement le partage des succès comme des échecs. « Contre de pareils fruits, disait Saint Paul, il n’y a pas de loi … ». Cela me rappelle une anecdote du séminaire, que les vieux n’ont pas pu oubliée.

Mgr Lefebvre se promène dans le grand couloir du séminaire et aperçoit des “moutons” dans les coins du carrelage. Avec son aménité légendaire, il appelle deux séminaristes et leur demande de ramasser ces fameux moutons (petits amas de poussière d’aspect laineux - Larousse) qui font désordre. Et il file. Le lendemain, il aperçoit les mêmes moutons, un peu grossis et fait de même. Le surlendemain pendant la récréation, on va et vient en tous sens, il y avait alors 120 séminaristes), on voit le vieux prélat sans un mot, une balayette et une pelle à la main ramasser les moutons. Les séminaristes se précipitent les uns après les autres … Monseigneur ce n’est pas à vous ! Et à 75 ans, à genoux dans le couloir sans mot dire, il ramassa les moutons jusqu’au dernier. (Je garantis l’anecdote, pour y avoir malheureusement assisté : Dieu me pardonne). Ses yeux, quand il se releva, indiquaient toujours la même bonté, un rien de tristesse cependant, avec un geste de malicieuse fierté toutefois …Et onques ne vit jamais plus de mouton en icel couloir. Ca ne vous rappelle pas un peu le lavement des pieds.

Abbé Philippe Laguérie

 

 
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